Je ne sais pas si c’est la vie qui m’a fait un pied de nez ce jour là ou si, prévenante, elle me disposait à accueillir ce cher coloc.

C’était il y a longtemps, quelque part dans une autre vie,  j’avais 25 ans.  C’était six ans après le début d’une relation qui battait de l’aile et qui tardait à rendre son dernier souffle. 

Il était dans la salle de bain, je le voyais du coin de l’oeil observer son pénis.  Je me suis approchée et j’ai vu la lésion.

– Qu’est-ce que c’est?

– Rien.  Je me suis coincé le pénis dans ma fermeture éclair.

Bien que n’étant pas dotée d’un tel organe à organiser dans ma culotte lorsque je la remontais, je pouvais quand même figurer que selon l’emplacement qu’elle occupait, cette lésion n’avait pu être causée par un geste maladroit.

– Ben là!  Franchement!  Prends-moi pas pour une idiote!

– …..

–  C’est quoi?

– …..

– C’EST QUOI?????

– L’herpès.

– L’herpès?

– …..

– L’HERPÈS?  Et c’est maintenant après 6 ans que j’apprends, par le plus pur des hasard, que tu as l’herpès?  ALLO????  Ça sort d’où ça?

– Ça fait des années que j’ai ça.  Bien avant de te connaître.

– Bien avant de me connaître!?  Et ça ne te tentait pas de m’en faire part?  Me semble que ça me concerne un peu non?  De quel droit tu m’as caché ça?  DE QUEL DROIT??

– Écoute, as-tu pensé deux minutes que je n’avais peut-être pas envie de te le dire?  Que j’étais gêné?

Je ne vous dis pas le sentiment de colère qui m’a envahie.  J’avais l’impression d’avoir été volée.

– GÊNÉ??????  Mais on s’en fout de ta gêne!  Assume mon homme!!! C’était à MOIde décider si je voulais courir ce risque!  C’était MON CHOIX et tu l’as fait à ma place sans même me consulter!!!  DE QUEL DROIT?????

– J’ai toujours fait attention!

– JE ME FOUS DE CE QUE TU AS PU FAIRE!!!  C’était à moi de choisir.  MOI! MOI! MOI! 

J’étais flabergastée.  Pour moi l’herpès était la pire des ITS après le VIH parce que c’était celle qu’on devait traîner avec soi toute sa vie.  Comme un boulet.  Une condamnation.  Je me rappelle le sentiment de trahison que j’ai ressenti.  Six ans de dissimulation.  De mensonge.  Mon conjoint de six ans ne m’avait jamais dit qu’il avait l’herpès, ne m’avait jamais offert le loisir de choisir si je voulais courir le risque d’être contaminée.  Et ça revenait toujours à ça; le choix que je n’avais pas eu.  Choisir en connaissance de cause.  Informée.  Éclairée.  Il se l’était gardé et m’en avait privée.

Ce fût les dernières miettes de courage dont j’avais besoin pour mettre fin à cette relation qui de toute façon, se mourait déjà.

C’est près de dix ans plus tard que le coloc est revenu me hanter mais cette fois, c’est dans ma chair que le zipper allait à tout jamais laisser sa morsure.

Et le souvenir de cette journée est remonté à ma mémoire, très vif.  Comme s’il s’était tapi à l’orée de mon inconscient, prêt à ressurgir à ce moment bien précis qu’il semblait attendre depuis toujours. Depuis ce jour.  Comme s’il avait été forgé uniquement pour m’accompagner dans cette expérience qui, selon cette logique, était destinée à arriver.

Je me suis bien demandée pendant un court instant si ce n’était pas la vie qui me punissait d’avoir été si peu compréhensive envers mon conjoint de l’époque, si incisive.  Mais plus que n’importe quelle complainte où j’aurais pu facilement m’enliser, ce souvenir a fait naître en moi, de façon instantanée,  la conviction que jamais je ne priverais quelqu’un de ce choix. 

Et je me demande encore aujourd’hui si ma conviction aurait été aussi profonde si je n’avais pas vécu ce moment.