Il fallait que je m’y résolve.  J’avais beau repousser, reporter, ajourner, retarder, le moment fatidique a fini par ne plus être « distançable ». 

Après le massage, il était clair que la suite des choses allait prendre la tournure qu’on attendait d’elle.  En différé peut-être, freinée par le spectre de ce moment pénible par lequel tout porteur de coloc qui se respecte (et respecte les autres) doit passer, mais inévitable. 

On allait finir par consommer et je devais l’aviser que notre affaire prendrait possiblement les allures d’un trip à trois raté, l’invité surprise n’ayant rien pour figurer au générique d’une vidéo lubrique.

Entre les baisers, les touchés, les frottements, les soupirs, les attends minute et les mises au point sur la nature amoureuzamicale que je souhaitais donner à cette relation,  je cherchais le moment idéal pour lui annoncer.  Cent fois il s’est présenté, cent fois je l’ai évité.  

Trop ci, pas assez ça, toujours imparfait.   Après lui avoir expliqué que je ne voyais qu’une issue charnelle à cette relation qu’il souhaitait plus profonde, je trouvais toujours innaproprié le moment pour lui dire que la seule chose qu’il m’inspirait se trouvait par surcroit, teintée d’un aura de danger.  Quand on a son coeur à offrir en prime, passe toujours .  Mon offre elle,  venait sans boni alléchant.

J’ai attendu en vain le moment idéal.  Il me fallait maintenant le créer avant de mourir étouffée par l’angoisse.   Dans l’après-midi, la Gent* était allé cueillir des fraises et m’avait fait cadeau d’une partie de sa récolte.  C’est au tournant d’un battement de fouet que j’ai arrêté ma stratégie.  Rien ne servait de louvoyer, il me fallait tout simplement plonger.

Shortcake aux fraises en mains, j’ai sonné à sa porte et à peine entrée, j’ai plongé: 

Nitouchka:  J’ai quelque chose à te dire!

La Gent souriant devant mon chef d’oeuvre à la crème fouetté et faisant mine de se l’approprier:  Oui bien sur entre!

Nitouchka:  Non! Ici!  Maintenant!  Si je ne te le dis pas maintenant je ne te le dirai jamais.

La Gent souriant un peu moins:  ….ok?!

Nitouchka:  Voilà.  Bien en fait…… j’ai deux choses à te dire.  La première on en a déjà parlé mais je crois important de rendre la chose plus limpide si ça se trouve.  Je t’ai dit que ce que j’avais à t’offrir c’était uniquement une amitié pimentée.  Je tiens à ce que ce soit clair entre nous. 

La Gent ne souriant plus du tout:  …..ouuuais?!?????

À ce moment mon cardio-mètre, si je l’avais sur moi, sonnerait l’alarme d’une crise cardiaque potentielle.  J’ai chaud, j’ai les mains moites et je souhaiterais me retrouver entre deux tranches de mon gâteau où je me confondrais aisément aux fraises.   De toute évidence, si j’en crois l’apparente similitude entre son teint et la crème fouettée de mon oeuvre culinaire, La Gent ne se sent guère mieux que moi.

Qu’est-ce que cette folle qui bafouille, reprend son souffle au 3 secondes et brandit un shortcake aux fraises comme bouclier,  peut bien avoir à lui annoncer? 

Nitouchka:  Et bien cette amitié si elle t’intéresse toujours, sera pimentée en fait d’un petit cadeau qu’un jour on m’a fait.

La Gent:  …..

Le Shortcake aux fraises sous la moiteur torride de mes mains:  sploushhhh…..souuiiicchhh!

Nitouchka:  En fait, ce cadeau c’est…. hummm…..euh…… l’hiurpiniaise.

La Gent:  Quoi?

Nitouchka:  ..(tousse) ….(tousse)……L’harpi&(%?( èze bioqn&*(%aaaaal

La Gent: Hein?

Nitouchka en hyperventilation: L’arghhh…haa haaa….hiuunitale!

La Gent:  Écoute il va falloir que tu sois plus clair parce que je ne comprends RIEN!

Nitouchka s’accrochant courageusement à son shortcake :  J’AI L’HERPÈS GÉNITAL!!!!

La Gent: …..

Nitouchka remplissant chaque particule d’oxygène d’une syllabe:  Oui mais tu sais ça n’a rien changé dans ma vie car je suis asymptomatique donc je n’ai jamais de crise et en fait la seule chose négative avec ce virus c’est d’avoir à faire ce que je fais présentement sinon moi tu sais mon herpès c’est mon ami il m’a apporté beaucoup de choses positives et le risque n’est pas si grand que ça mais je comprendrais que tu ne veuilles pas le prendre parce que je n’ai pas grand chose à t’offrir et…..et……et……voilà!

La Gent: ……

Nitouchka:  C’est ce que j’avais à te dire.

Le Shortcake aux fraises:  …

Nitouchka:  J’ai une bouteille de vin dans la voiture.  Je crois que j’ai besoin d’un verre.  T’en veux un?

La Gent un peu sonné:  Je crois que oui.

Je dépose enfin le shortcake aux fraises reconnaissant de quitter le magma en fusion de mes mains et cours à la voiture chercher le nectar anti-anxiolytique.  Je me cogne à la portière verrouillée, rentre chercher mes clés, me frappe à La Gent flabergasté qui fixe sans le voir le gâteau-bouclier, retourne à la voiture délivrer mon soluté de calmant vinicole, reviens dans l’enfer de Dante et verse le vin dans les coupes que tient La Gent qui me regarde me débattre avec mes miettes de courage.

C’est alors que lui est venue une idée de génie.  Jamais malaise n’avait été aussi efficacement balayé. 

La Gent pose les verres sur le comptoir, me défait de la bouteille puis m’attire à lui pour une caresse si apaisante que du coup, toute la tension que j’accumulais depuis des semaines s’est sublimée en un délivrant soulagement. 

J’ai rassemblé le courage et la vie m’a encore une fois donné raison:  

Moi:     3        Méchant herpaize cet infâme putride:     0

La suite relève de l’intimité.  J’ai su le lendemain que mon collaborateur aux fraises s’inscrivait dans la lignée des étoiles culinaires pour la Gent.  Quant à moi, je savais déjà qu’il se méritait un ruban d’honneur au registre des armes d’auto-défense.

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* Merci à 23 pour la correction.  Elle s’imposait.