Croyez bien qu’on ne raconte pas son petit secret à n’importe qui.  On choisit de se confier à des gens proches en qui on a confiance et qui sauront comprendre et accepter la situation.   

En général, la famille fait souvent partie de cette garde intime.  Dans mon cas, un petit souvenir presque effacé est brutalement remonté en frissons d’horreur sur ma peau.

Ma sœur aux études à l’extérieur de la ville, était revenue un weekend à la maison dans un état de panique qui frôlait la folie débilitante.  Elle venait d’apprendre que sa coloc avait l’herpès. 

Il n’en fallait pas plus pour que l’état d’urgence soit décrété.  En moins de deux, père et mère avaient bouclé tout l’armada de désinfectants que contenait la maison pour aller sauver leur progéniture d’une contamination annoncée. 

Moi :    Qu’est-ce qui se passe?  Où vous allez?

Mère :  Chez ta sœur. 

Moi :    Ok mais l’eau de Javel, le Vim, le Fantastik, l’amoniac, c’est pour quoi?  Elle a des coquerelles?

Mère :  Non ma fille.  C’est bien pire que ça.

Moi :    Ah……… des punaises de lit?

Mère a secoué la tête accablée, comme si on venait de lui apprendre que sa plus vieille n’en avait que pour quelques heures à vivre.  Mais comme dans la famille il était implicitement connu que le cancer ne se guérissait pas à coup de M. Net, j’ai écarté la possibilité et donné ma langue au chat.

Mère :  Ma chérie, la coloc de ta sœur a l’herpès, m’a-t-elle annoncé l’air horrifié d’une nonne de qui Satan aurait refusé les avances.

Houuuuu!  Péril en la demeure.  Jamais dans notre famille tissée lousse, on avait eu à faire face à un tel drame.

Moi :    Et vous allez faire quoi?

Mère :  Qu’est-ce que tu crois?!  Désinfecter bien sûr! 

Moi :    Ok mais….. les gants, les masques, le Varsol…..

Mère :  On est jamais trop prudent!

J’avais beau sentir qu’on exagérait un peu le niveau d’alerte,  il était hors de question pour ma mère que je ne participe pas à l’éradication de ce virus qui menaçait l’intégrité de notre famille. 

On a tant et si bien frotté qu’à la fin du weekend, non seulement l’eau de Javel avait enrayé toute forme de microcosme infectueux,  mais mes mains ravagées semblaient avoir subi les attaques à l’acide d’une famille malheureuse de sa dotte. 

Alors pensez bien que, des années plus tard, lorsque le diagnostique infâme m’est tombé dessus comme on reçoit un piano sur la tête, le désir de me confier à mes proches s’apparentait à l’envie de plonger une plaie ouverte dans l’alcool. 

Tu as l’air bien sombre ces derniers temps, m’a dit ma mère un soir au téléphone, tu ne voudrais pas en parler?  

Non ça va merci. 

On a beau être tricoté un peu ample, je les aime bien trop (et moi aussi) pour leur imposer un grand ménage chaque fois que je me pointe le nez.